Ibn Taymiya : 3. la servitude, de l’asservissement à l’adoration de Dieu
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TRADUCTION
1Par le « serviteur » (‘abd), on veut dire l’ « asservi » (mu‘abbad), que Dieu a asservi, qu’Il a humilié, qu’Il a gouverné (dabbara) et qu’Il a géré (sarrafa). Ainsi considérés, tous les êtres créés sont les serviteurs de Dieu – les bons et les libertins, les croyants et les mécréants, les gens du Jardin et les gens du Feu. Il est en effet, à tous, leur Seigneur et leur Roi. Ils n’échappent ni à Son vouloir, ni à Sa puissance, ni à Ses « paroles intégrales, que ni homme bon ni libertin n’outrepassent »2.
Ce qu’Il veut est même s’ils ne veulent pas, et ce qu’ils veulent, s’Il ne le veut pas, n’est pas. Le Très-Haut dit ainsi : « Désirent-ils autre chose que la religion de Dieu, alors que ce qui est dans les cieux et sur la terre Lui est soumis, de gré ou de force, et que, vers Lui, ils seront ramenés ? »3
Il est – gloire à Lui ! – le Seigneur des mondes, leur Créateur et leur Pourvoyeur, Celui qui les fait vivre et Celui qui les fait mourir, Celui qui retourne leurs cœurs et Celui qui gère leurs affaires. Ils n’ont pas d’autre Seigneur que Lui, pas de Maître sinon Lui, pas de Créateur si ce n’est Lui, qu’ils le reconnaissent ou le nient, qu’ils en aient connaissance ou l’ignorent. Les gens de la Foi parmi eux en ont néanmoins connaissance et le reconnaissent, à l’opposé de celui qui est ignorant de la chose ou la rejette, orgueilleux vis-à-vis de son Seigneur, ne confessant ni ne s’assujettissant à Lui alors qu’il sait que Dieu est son Seigneur et son Créateur. Si la connaissance du Réel s’accompagne de l’orgueil empêchant de L’accepter et de Son rejet, elle est un tourment pour celui qui la possède. Ainsi le Très-Haut dit-Il : « Ils les rejetèrent avec injusticeet hauteur, alors qu’en eux-mêmes, ils y croyaient avec certitude. Considère quelle fut la fin des corrupteurs ! »[[Coran, XXVII, 14.]] Le Très-Haut dit aussi : « Ceux à qui Nous avons donné le Livre le connaissent comme ils connaissent leurs enfants. Un groupe d’entre eux, cependant, cèlent la vérité (al-haqq), alors qu’ils savent ! » [[Coran, II, 146.]] « Ils ne te convaincront pas de mensonge, mais les injustes rejettent les signes de Dieu. »4
Si le serviteur reconnaît que Dieu est son Seigneur, son Créateur, et qu’il est pauvre de Lui, qu’il a besoin de Lui, il connaît la servitude rattachée à la seigneuralité de Dieu. Ce serviteur interroge son Seigneur, Le supplie et se confie en Lui. Peut-être cependant obéit-il à Son ordre et peut-être y désobéit-il. Peut-être, avec cela, L’adore-t-il etpeut-être adore-t-il le diable et les idoles ! Semblable servitude ne fait pas la différence entre les gens du Jardin et du Feu et, par elle, l’homme ne devient pas un croyant, ainsi que le Très-Haut l’a dit : « La plupart d’entre eux ne croient pas en Dieu sans être des associateurs. »[[Coran, VI, 33.]] Les associateurs en effet confessaient que Dieu était leur Créateur et leur Pourvoyeur, tout en adorant quelqu’un d’autre ! Le Très-Haut dit : « Certes, si tu leur demandes : “ Qui a créé les cieux et la terre ? ” ils diront très certainement : “ Dieu ! ” » 5 Le Très- Haut dit également : « Dis : “ A qui la terre appartient- elle, et ceux qui s’y trouvent, si vous savez ? ” Ils diront : “ A Dieu ! ” Dis : “ Ne vous rappellerez- vous donc pas ? ” Dis : “ Qui est le Seigneur des sept cieux ? Le Seigneur du Trône immense ? ” Ils diront : “ C’est Dieu ! ” Dis : “ Ne le craindrez- vous donc pas ? ” Dis : “ Qui a en main la royauté sur toute chose ? Qui donne asile et contre qui il n’est pas donné asile, si vous savez ? ” Ils diront : “ Dieu ! ” Dis : “ Comment donc se fait-il que vous soyez ensorcelés ? ” » [[Coran, XXIII, 84-89. Ibn Taymiyya ne cite en fait que le début
et la fin de ce passage coranique.]]Beaucoup de ceux qui parlent de la réalité et contemplent cette réalité-ci, à savoir la réalité ontologique (al-haqîqat al-kawniyya), que le croyant et le mécréant, le bon et le libertin, ont en commun, dont ils ont en commun la contemplation et la connaissance. Iblîs même reconnaît cette réalité, ainsi que les gens du Feu. « O mon Seigneur », dit Iblîs, « accorde-moi un délai jusqu’au jour où ils seront ressuscités. » [[Coran, XV, 36.]] Il dit aussi : « O mon Seigneur, parce que Tu m’as induit en erreur, je leur enjoliverai les choses, sur terre, et les induirai tous en erreur. » Coran, XV, 39. Également : « “ Par Ta puissance ”, dit [Iblîs], “ je les induirai tous en erreur. ” » [[Coran, XXXVIII, 82.]] Et : « Il dit encore : “ Que T’en semble-t-il ? Celui-ci que Tu honores plus que moi… ” » [[Coran, XVII, 62.]] Et propos similaires dans lesquels [Iblîs] confesse que Dieu est son Seigneur, son Créateur et le Créateur des autres [êtres] que lui. De même les gens du Feu ont-ils dit : « Notre Seigneur ! Notre misère l’a emporté sur nous, et nous fûmes des gens égarés. » [[Coran, XXIII, 106.]] Le Très-Haut 6 a aussi dit : « Si tu les voyais !… Lorsqu’ils se tiendront debout devant leur Seigneur, Il leur dira : “ N’est-ce pas là la Réalité ? ” “ Si ! ” diront-ils, “ par notre Seigneur ! ” »
Quiconque penserait que, pour al-Khadir 7 et d’autres, l’ordre [Légal] tomberait du fait de [quelque] contemplation (mushâhada) de la Volonté [divine], etc., les propos qu’il tiendrait ainsi compteraient parmi les pires propos de ceux qui mécroient en Dieu et en Son Envoyé. [Il en irait ainsi] jusqu’à ce qu’il pénètre en la deuxième espèce de signification de « serviteur » (‘abd), à savoir le « serviteur » au sens de l’ « adorateur » (‘âbid), et que, adorant Dieu, il n’adore que Lui, obéisse à Son ordre et à l’ordre de Ses Envoyés, soit l’ami de Ses Amis, les croyants, les craignants-Dieu, et l’ennemi de Ses ennemis.
Cette adoration se rattache à Sa divinité et voilà pourquoi la formule du monothéisme (tawhîd) est : « Il n’est pas de dieu sinon Dieu », en opposition avec quiconque confesse Sa seigneuralité et ne L’adore point ou adore, avec Lui, un autre dieu —le « dieu » (ilâh), c’est celui que le cœur divinise (allaha) par la perfection de l’amour, la célébration de sa grandeur, la vénération, la révérence, la peur, l’espoir, etc. Cette adoration est celle que Dieu aime et qu’Il agrée, dont Il a fait la caractéristique des élus d’entre Ses serviteurs et avec laquelle Il a suscité Ses Envoyés. Quant à « serviteur », au sens d’ « asservi », qu’on le confesse ou qu’on le nie, c’est un [caractère] que le croyant et le mécréant ont en commun.Celui qui ne contemple pas cette réalité religieuse qui fait la différence entre ceux-ci et ceux-là […]8 appartient au genre des associateurs et est pire que les juifs et les nazaréens.
Les associateurs confessent en effet la réalité ontologique, étant donné qu’ils confessent que Dieu est le Seigneur de toute chose ainsi que le Très-Haut le dit : « Certes, si tu leur demandes :“ Qui a créé les cieux et la terre ? ” ils diront très certai-nement : “ Dieu !
” » [[Coran, XXXI, 25.]] Le Très-Haut dit égale-ment : « Dis : “ A qui la terre appartient-elle, et ceux qui s’y trouvent, si vous savez ? ” Ils diront : “ A Dieu ! ” Dis : “ Ne vous rappellerez-vous donc pas ? ” Dis : “ Qui est le Seigneur des sept cieux ? Le Seigneur du Trône immense ? ” Ils diront : “ C’est Dieu ! ” Dis : “ Ne le craindrez-vous donc pas ? ” Dis : “ Qui a en main la royauté sur toute chose ? Qui donne asile et contre qui il n’est pas donné asile, si vous savez ? ” “ Dieu ! ” diront-ils. Dis : “ Comment donc se fait-il que vous soyez en-sorcelés ? ” »[[ Coran, XXIII, 84-89.]] Voilà aussi pourquoi Il dit – gloire à Lui ! – : « La plupart d’entre eux ne croient pas en Dieu sans être des associateurs. » 9 « Tu leur demandes », a dit un des Anciens, « qui a créé les cieux et la terre et ils disent : “ Dieu ! ” tout en adorant, avec cela, quelqu’un d’autre. » Quiconque confesse la décision et le décret [divins] sans l’ordre et la prohibition Légaux est plus mécréant que les juifs et les nazaréens. Ceux-ci en effet confessent les anges et les Envoyés, qui ontapporté l’ordre et la prohibition Légaux, mais croient en certains et mécroient en d’autres, ainsi que le Très-Haut le dit : « Oui, ceux qui mécroient en Dieu et en Ses Envoyés, qui veulent faire une différence entre Dieu et Ses Envoyés, qui disent : “ Nous croyons en certains et mécroyons en d’autres ”, et qui veulent adopter un chemin entre ceci et cela, ceux-là sont réellement les mécréants. » 10 Tandis que ceux qui contemplent la réalité ontologique et l’unicité de la seigneuralité englobant la création, qui confessent que les serviteurs se trouvent tous sous la décision et le décret [divins] et qui cheminent en cette réalité sans faire la différence entre les croyants, entre les craignants-Dieu, qui obéissent à l’ordre de Dieu, avec lequel Dieu a suscité Ses Envoyés, et ceux qui, parmi les mécréants et les libertins, désobéissent à Dieu et à Son Envoyé, ceux-là sont plus mécréants que les juifs et les nazaréens.
Il est néanmoins des gens qui ont entrevu la différence en certaines affaires et pas en d’autres, si bien qu’ils font la différence entre le croyant et le mécréant mais pas entre le bon et le libertin, ou qu’ils font la différence entre certains [individus] bons et certains libertins, mais pas entre d’autres, suivant leur opinion et ce qu’ils ont comme passion. Ils sont d’une foi proportionnellement déficiente à ce qu’ils établissent comme équivalence entre les bons et les libertins. De la foi en la religion, différenciante (fâriq), du Dieu Très-Haut, ils ont avec eux quelque chose de proportionnel à ce par quoi ils font une différence entre Ses Amis et Ses ennemis.- Nous regroupons deux extraits du Majmû‘ al-Fatâwâ, éd. ‘A. R. b. M. IBN QÂSIM, 37 t., Maktabat al-Ma‘ârif, Rabat, 1401/1981 (éd. du roi Khâlid ; sigle F) : t. X, p. 154, l. 17 – 158, l. 10 et p. 668, l. 12 – p. 670, l. 18. ↩︎
- Expression tirée d’un hadîth (IBN HANBAL, Al-Musnad, éd. duCaire, 1313 [1896], t. III, p. 419) ; voir notre Textes spirituels d’Ibn Taymiyya. II. L’être (kawn) et la religion (dîn), in Le Musulman, n° 13, déc. 90 – mars 91, p. 10 et 28. ↩︎
- Coran, VII, 54. ↩︎
- Coran, VI, 33. ↩︎
- Coran, XXXI, 25. ↩︎
- Coran, VI, 30. ↩︎
- Nom traditionnel du guide mystérieux qui, après avoir commis divers actes apparemment répréhensibles, en expliqua les raisons à Moïse (cfr Coran, XVIII, 60-82) ↩︎
- Une demi-ligne, dont le texte semble corrompu, n’est pas traduite : wa yakûna ma‘a ahl al-haqîqat al-dîniyya wa illâ. ↩︎
- Coran, VI, 33. ↩︎
- Coran, IV, 150-151. ↩︎
