Média, réseaux, savoir et transmission
Les nouveaux modes de communication ne sont pas neutres. Ils ne sont pas de simples outils que l’on pourrait utiliser sans en subir les effets. Ils forment un écosystème complet, une manière d’habiter le monde, de penser le temps, de se percevoir soi-même et de percevoir les autres. Ils façonnent les consciences bien plus qu’ils ne transmettent des informations. En cela, ils imposent silencieusement une vision du monde incompatible avec toute spiritualité exigeante, toute transmission sérieuse et toute construction durable de la oumma.
Impact des nouveaux modes de communication : Les nouveaux modes de communication façonnent notre perception du monde et influencent les consciences, imposant une vision incompatible avec une spiritualité profonde et durable.
Al-A’raf (7:179)
ۖلَهُمْ قُلُوبٌۭ لَّا يَفْقَهُونَ بِهَا
Ils ont des cœurs, mais ne comprennent pas.
L’internet, à ses débuts, portait encore l’espoir d’un espace de savoir, d’archives, de mise en commun des intelligences et des mémoires. Cet espoir a été confisqué. Les réseaux sociaux ont détourné cet outil vers une logique marchande où l’attention est devenue une monnaie, l’émotion une ressource et l’individu un produit. Ce qui compte désormais n’est plus ce qui est vrai, juste ou utile, mais ce qui capte, choque, divise et retient quelques secondes de regard.
Dans cet univers, la parole a perdu sa gravité. Elle n’engage plus celui qui la prononce. Elle ne s’inscrit plus dans une continuité. Elle est jetée dans le flux comme un objet consommable, destinée à disparaître aussitôt remplacée. La pensée longue est disqualifiée, la nuance est perçue comme une faiblesse, le silence comme un vide à remplir. Tout doit aller vite, tout doit réagir, tout doit produire un effet immédiat.
Malgré l’accumulation illimitée d’informations, jamais l’homme n’a été aussi pauvre intérieurement. Car l’information brute ne construit rien si elle n’est ni hiérarchisée, ni transmise, ni méditée. Les réseaux sociaux ne capitalisent ni la pensée ni l’histoire. Ils détruisent la mémoire en la fragmentant. Ils coupent les idées de leurs racines, les paroles de leur contexte, les événements de leur sens. Ce qui n’est pas répété disparaît, et ce qui est répété l’est souvent sans profondeur.
Évolution de l’internet et des réseaux sociaux : L’internet, initialement un espace de savoir, a évolué vers une logique marchande avec les réseaux sociaux, où l’attention et l’émotion sont monétisées, et où la vérité est souvent sacrifiée pour capter l’attention.
Cette culture de l’instant est un poison spirituel. Elle détruit le temps long, celui de l’apprentissage, de la maturation intérieure, de la patience. Elle rend presque impossible l’effort nécessaire à la compréhension, à l’étude, à la transmission. Elle habitue les esprits à zapper avant de comprendre, à juger avant d’écouter, à parler avant de réfléchir. Elle fabrique des consciences agitées, mais rarement éveillées.
Or l’islam est une religion du temps long. Une religion de la transmission patiente, du sens qui se construit, de la parole qui s’inscrit dans une chaîne. Une religion où l’on apprend avant de parler, où l’on se tait avant de juger, où l’on transmet avant d’innover. La oumma ne s’est jamais construite dans la précipitation ni dans l’excitation permanente. Elle s’est construite par le savoir, par l’exemplarité, par l’adab, par une éthique de la parole et du silence.
Le pèlerinage (22:16)
وَكَذَٰلِكَ أَنزَلْنَـٰهُ ءَايَـٰتٍۭ بَيِّنَـٰتٍۢ وَأَنَّ ٱللَّهَ يَهْدِى مَن يُرِيدُ ١٦
C’est ainsi que Nous le fîmes descendre (le Coran) en versets clairs et Allah guide qui Il veut.
Les réseaux sociaux, eux, rendent tout cela difficile. Ils méprisent la lenteur, ridiculisent la profondeur et valorisent l’excès. Ils favorisent les postures au détriment des engagements réels. Ils créent des figures visibles mais creuses, des paroles fortes mais sans responsabilité. Ils donnent une scène à ceux qui crient, pas à ceux qui construisent.
Conséquences sur la parole et la pensée : La communication rapide et fragmentée nuit à la profondeur de la réflexion, disqualifiant la pensée longue et nuisant à la transmission de la mémoire et du contexte.
Luqman (31:17)
يَـٰبُنَىَّ أَقِمِ ٱلصَّلَوٰةَ وَأْمُرْ بِٱلْمَعْرُوفِ وَٱنْهَ عَنِ ٱلْمُنكَرِ وَٱصْبِرْ عَلَىٰ مَآ أَصَابَكَ ۖ إِنَّ ذَٰلِكَ مِنْ عَزْمِ ٱلْأُمُورِ ١٧
Ô mon enfant, accomplis la prière (As-Salât), commande le convenable, interdis le blâmable et endure ce qui t’arrive avec patience. Telle est la résolution à prendre dans toute entreprise !
Dans les familles musulmanes, cette transformation a des conséquences profondes. Le foyer, qui devrait être un lieu de transmission, de stabilité et de rappel, est devenu poreux, traversé en permanence par des influences extérieures incontrôlées. Les écrans se sont installés au centre de la maison. Ils accompagnent les repas, envahissent les chambres, occupent les silences. Ils parlent plus fort que les parents, plus souvent que les anciens.
Les enfants grandissent baignés dans un flux continu d’images et de discours. Ils apprennent à consommer des contenus avant d’apprendre à penser. Ils savent utiliser des outils sophistiqués mais manquent souvent de repères intérieurs. Ils connaissent des figures médiatiques mais ignorent l’histoire de leur propre famille. Ils imitent des comportements sans comprendre les valeurs qui devraient les fonder.
La parole parentale, autrefois centrale, est concurrencée, parfois disqualifiée. La transmission ne se fait plus naturellement. Elle demande désormais un effort conscient, une résistance active. On parle beaucoup d’islam en ligne, mais on le vit de moins en moins dans les gestes quotidiens, dans la constance, dans la cohérence entre le dire et le faire. La religion devient un discours parmi d’autres, au lieu d’être un cadre structurant de l’existence.
Luqman (31:18)
وَلَا تُصَعِّرْ خَدَّكَ لِلنَّاسِ وَلَا تَمْشِ فِى ٱلْأَرْضِ مَرَحًا ۖ إِنَّ ٱللَّهَ لَا يُحِبُّ كُلَّ مُخْتَالٍۢ فَخُورٍۢ ١٨
Et ne détourne pas ton visage des hommes, et ne foule pas la terre avec arrogance, car Allah n’aime pas le présomptueux plein de gloriole.
Effets sur la communauté musulmane : La culture de l’instant perturbe la transmission des valeurs et traditions dans les familles musulmanes, où les écrans prennent le pas sur la parole parentale et la cohérence des gestes quotidiens.
Un média authentique construit la oumma parce qu’il assume une responsabilité. Il inscrit la parole dans le temps, il transmet une vision du monde, il relie les générations. Il ne cherche pas seulement à plaire ou à attirer, mais à élever et à structurer. Les réseaux sociaux font l’inverse. Ils fragmentent, opposent, simplifient à l’extrême. Ils transforment les divergences en conflits permanents et les désaccords en ruptures.
Ils donnent l’illusion de l’engagement alors qu’ils produisent surtout de la passivité. On partage au lieu d’agir. On s’indigne au lieu de construire. On réagit à ce que d’autres ont décidé de mettre sous nos yeux. L’attention est capturée, l’émotion est exploitée, la pensée est court-circuitée. L’individu croit choisir, alors qu’il est guidé.
Nécessité de reprendre le contrôle : Face à ces défis, il est crucial pour les familles musulmanes de réaffirmer la transmission des valeurs, de privilégier la profondeur et la responsabilité, et de résister à la dispersion causée par les médias sociaux.
La famille de ‘imran (3:31)
قُلْ إِن كُنتُمْ تُحِبُّونَ ٱللَّهَ فَٱتَّبِعُونِى يُحْبِبْكُمُ ٱللَّهُ وَيَغْفِرْ لَكُمْ ذُنُوبَكُمْ ۗ وَٱللَّهُ غَفُورٌۭ رَّحِيمٌۭ ٣١
Dis : « Si vous aimez vraiment Allah, suivez-moi, Allah vous aimera alors et vous pardonnera vos péchés. Allah est Pardonneur et Miséricordieux.
La oumma ne peut pas se construire sur cette logique. Elle ne peut pas naître d’une succession de polémiques, de tendances et d’émotions collectives éphémères. Elle se construit sur la mémoire, sur la transmission, sur la famille, sur la responsabilité individuelle et collective. Elle se construit dans la discrétion autant que dans la visibilité. Dans les maisons avant d’être dans les écrans.
Il est temps pour les familles musulmanes de reprendre le contrôle. Reprendre le contrôle du temps, de l’attention, des priorités. Redonner de la place à la parole longue, au récit, à l’écoute. Réapprendre à transmettre avant de commenter. Comprendre que tout ce qui est populaire n’est pas bénéfique, que tout ce qui circule n’est pas porteur de vérité, que tout ce qui capte l’attention n’élève pas l’âme.
Résister à cette logique n’est ni un rejet du monde ni une nostalgie stérile. C’est un acte de lucidité et de responsabilité. C’est choisir la profondeur contre la dispersion, la construction contre la consommation, la transmission contre le flux. C’est accepter d’être moins visible pour être plus solide, moins bruyant pour être plus juste.
Car une oumma ne survit pas sans mémoire.
Et une communauté privée de transmission, même hyperconnectée, est déjà en train de se dissoudre.
