II/ Les fondements de la jurisprudence islamique (usûl al-fiqh) (partie 9)
8. La fatwâ
Pour comprendre le sens même de ce qu’est une fatwâ, il convient de garder à l’esprit toute la substance de l’analyse ci-dessus, car une fatwâ est une partie, un élément et, plus précisément, un instrument juridique qui doit être compris à la lumière de l’ensemble du droit et de la jurisprudence islamiques. Fatwâ (plur. : fatâwâ) signifie littéralement « décision juridique », « verdict », ou selon la définition d’ash-Shâtibî : « Une réponse à une question juridique donnée par un expert [muftî] par des paroles, une action ou une approbation. »[[Ash-Shâtibî, Al-muwâfaqât fî usûl ash-sharî‘a, op. cit., vol. 4, p. 595-602.]] Une fatwâ dévoile deux aspects essentiels : elle doit, d’abord et avant tout, être fondée sur les sources et sur les déductions et extractions juridiques effectuées par les mujtahid 1 qui pratiquent l’ijtihâd si les sources ne sont pas claires ni explicites (sont donc zannî) ou s’il n’existe pas de texte ; elle doit également être formulée à la lumière du contexte de vie, de l’environnement et de la situation spécifique qui a justifié son élaboration (c’est en fait sa raison d’être).
La place du mujtahid et du muftî est de première importance. Comme le dit ash-Shâtibî : « Le muftî 2, au sein de la communauté, joue le rôle du Prophète (PBDL ). De nombreuses preuves le confirment. D’abord, il y a la preuve du hadîth : “En vérité, les savants sont les héritiers des prophètes, et ce qu’on hérite des prophètes, ce n’est pas l’argent [lâ dînâran wa-lâ dirham], mais c’est la connaissance [‘ilm].” Ensuite, il [le muftî] est sa source pour transmettre les prescriptions [ahkâm] conformément aux paroles du Prophète : “Que celui d’entre vous qui est témoin transmette [ce dont il est témoin] aux absents” et “Transmettez d’après moi, ne serait-ce qu’un verset” […]. Et s’il en est ainsi, cela signifie donc qu’il [le muftî] joue le rôle du Prophète.
Enfin, le muftî est une sorte de législateur, car ce qu’il porte de la sharî‘a est soit pris [tel que cela est stipulé] du législateur [à travers la Révélation et la Sunna], soit déduit, extrait des sources. Dans le premier cas, il n’est qu’un transmetteur, tandis que dans le second il joue le rôle du Prophète en ce qu’il stipule des prescriptions. Formuler des prescriptions est la fonction du législateur. Ainsi, si la fonction du mujtahid est de formuler des prescriptions d’après son opinion et ses efforts, il est donc possible de dire que, de cette façon, il est un législateur qui doit être respecté et suivi : nous devons agir conformément aux prescriptions qu’il formule, et c’est là la “gérance” dans son exercice authentique […]. » [[Ash-Shâtibî, Al-muwâfaqât fî usûl ash-sharî‘a, op. cit., vol. 4, p. 595-596. ]] Ash-Shâtibî souligne l’importance du mujtahid qui joue le rôle du Prophète dans la communauté musulmane après la mort de Muhammad. En cela, le mujtahid ou le muftî représente la continuité de la connaissance (‘ilm) orientée par les deux sources, pour permettre son application juste au cours de l’Histoire. Ash-Shâtibî établit une distinction entre les preuves claires et explicites (telles qu’elles sont stipulées dans les sources) et celles qui nécessitent un travail de déduction et qui mettent le mujtahid dans la position d’un législateur (même s’il doit chercher à être guidé par Dieu, le Législateur suprême, et suivre l’exemple du Prophète). La distinction d’ash-Shâtibî a le grand mérite de mettre en évidence les deux degrés différents de fatwâ :- Interrogé sur des questions juridiques, le mujtahid trouvera parfois une réponse claire dans le Coran et la Sunna parce qu’il existe un texte explicite. La fatwâ consiste ici en une citation, un rappel de la preuve qui fait autorité.
- S’il existe un texte susceptible d’interprétation ou s’il n’existe pas de texte, le muftî doit donner une réponse spécifique à la lumière à la fois des objectifs de la sharî‘a et de la situation de son interlocuteur. Le muftî joue, comme l’a souligné ash-Shâtibî, le véritable rôle du gérant qui doit fournir à celui qui l’interpelle une décision juridique. Plus la question est liée à un individu ou à un cas particulier, plus elle doit être précise, claire et exacte. Par conséquent, une fatwâ n’est guère transférable, car c’est une décision juridique émise (à la lumière des sources, d’al-maslaha et du contexte) en réponse à une question claire située dans un contexte précis. Tel est en fait le sens exact, dans le domaine juridique, de la « jurisprudence ».
- Il n’y a pas de divergence d’opinion à propos des principes, des fondements (usûl) de la Loi islamique. Il existe un consensus parmi les juristes, quant au fait que ces principes constituent l’essence, les références et les repères du cadre juridique du droit et de la jurisprudence islamiques (fiqh). Toutefois, il ne serait pas possible d’éviter les différences d’opinion sur les points relatifs aux questions secondaires (furû‘), car une décision juridique sur ces points est déterminée et influencée par de nombreux paramètres, comme les connaissances et la compréhension des oulémas et leur capacité de déduire et d’extraire des prescriptions, qui, en raison de la diversité naturelle de leurs compétences, donnent lieu à des interprétations et à des opinions différentes. Cela se produisait même du temps du Prophète (PBDL ) parmi les Compagnons et, selon les oulémas, de telles divergences doivent être reconnues et respectées dans la limite de ce qui est connu comme relevant des fondements de l’islam.
- Du consensus précédent une question se dégage naturellement : même s’il existe différentes opinions juridiques « acceptables » pour un seul et même problème (même un problème secondaire [far‘]), cela signifie-t-il que toutes les fatâwâ ont la même valeur ou, autrement dit, qu’elles sont toutes correctes ? Si tel était le cas, cela conduirait à admettre que deux opinions différentes peuvent être vraies au même moment, au même endroit, à propos de la même personne, ce qui est rationnellement inacceptable. La majorité des oulémas, et parmi eux les quatre principaux imams des écoles sunnites, est d’avis que seule une, parmi les différentes opinions émises sur une question précise, peut être considérée comme correcte. Cela est signifié dans le passage du Coran relatant l’histoire de David et de Salomon où il apparaît clairement, alors qu’ils avaient eu à juger le même cas et bien que tous deux aient reçu « la faculté de juger » et « le savoir », que seule l’opinion de Salomon était correcte : « Nous le fîmes comprendre à Salomon. »3 Cette position est aussi confirmée par le hadîth déjà cité relatif à la récompense du mujtahid : il obtient deux récompenses s’il a raison, et une seule s’il a tort, son effort et sa recherche sincère de la vérité ayant été pris en compte par Dieu.
- Les oulémas ont souvent employé les termes mujtahid et muftî comme des synonymes. Toutefois, ces deux fonctions ne sont pas exactement de même nature ni de même degré, même si leurs domaines respectifs se recoupent. Le mujtahid travaille sur les sources et tente d’en déduire des prescriptions juridiques, tandis que le muftî doit apporter à son interlocuteur (qu’il s’agisse d’un individu ou d’une communauté) des réponses spécifiques et, de ce fait, travaille en aval du mujtahid. Il doit posséder la plupart des qualités que nous avons mentionnées ci-dessus, sauf si ses fatâwâ concernent des questions spécifiques (juz’î). Nous traiterons plus loin des différents degrés de fatwâ. ↩︎
- Dans l’explication qui va suivre, ash-Shâtibî identifie le muftî et le mujtahid. ↩︎
- Coran 21/79. ↩︎
